4) L'image du poète, au miroir du monde
Mais dans ce va-et-vient d'un regard entre les choses
et leur reflet, se pose la question de l'image même du poète. Qu'en reste-t-il,
que devient-il indépendamment de cette fusion fugitivement aperçue
ci-dessus ? Est-il en proie au jeu de Narcisse, parvient-il parfois à
s'apercevoir dans ces avatars divers de miroirs, comme aiment à le faire les
sujets mélancoliques ? Il est en effet intéressant de savoir si une image
ressort de cette confrontation en surplomb d'un monde vacillant — et
laquelle —, ou si, à l'inverse, il n'est pour le regard attentif à
lui-même que « miroitement[s] obscur[s] », poète aux « yeux
éteints[1] » devant sa propre figure. Car le poète est bien présent dans ce jeu des
reflets. Il en est parfois même la source, avec « [s]on front comme la
rivière entre ses berges bien assises », capable lui aussi de porter le
rayonnement du monde. Dans les yeux du poète comme en ceux des enfants, passent
« les mots du paysage ». Pourtant cette présence est davantage
absentement, en ce sens que la figure du poète n'apparaît pas en elle-même,
pour elle-même, mais demeure en-deçà du poème : le reflet qu'il porte
n'est alors jamais que le masque d'un sujet poétique fondu dans l'univers des
choses. Cependant, bien des poèmes présentent l'image d'un
sujet poétique en retrait, à l'ultime limite, comme suspendu au bord du monde
qu'il anime : poète aux marges de son dire et de la vision qui l'anime.
Ainsi, dans « Le ciel à Villaroche » : « Dans l'évidence et
l'indicible était cette simplicité : / L'angle du toit d'aluminium,
le mur blanc perpendiculaire / À l'horizon de granges basses, de
boqueteaux rouillés, / Étroit segment de paix dans une profondeur active
et lumineuse, / Interrompu à l'opposé par le cadre où je me tenais /
Depuis longtemps déjà immobile devant le ciel[2] ». De ces vers surgit l'image du poète se
tenant, non dans l'univers que décrit le poème, mais à sa lisière,
l'encadrant : car le poète n'apparaît pas figé en lui-même,
« encadré » comme pour un portrait, mais bien formant de tout son
« être-là » partie intégrante de ce cadre qui délimite le poème, le
révèle sans l'étouffer ni l'absorber. Sujet poétique présent dans le
« retrait », ce retrait qui seul procure l'ivresse d'un désir qui parfois
le saisit, « planant très haut ». Car Réda, baudelairien à ses
heures, sait que les fenêtres, leurs cadres, et parfois leurs carreaux[3], sont des media privilégiés pour le regard du poète,
et que ce que l'on peut voir au travers d'eux est toujours plus intéressant que
« ce qu'on peut voir au soleil[4] » ; ou peut-être aime -t-il y retrouver
les vertiges mallarméens, là où le sujet s'égare définitivement en surplomb du
poème accomplit : « Je fuis et je m'accroche à toutes les
croisées / D'où l'on tourne l'épaule à la vie, et, béni, / Dans leur
verre, lavé d'éternelles rosées, / Que dore le matin chaste de
l'Infini / Je me mire et me vois ange ! et je meurs, et j'aime /
-Que la vitre soit l'art, soit la mysticité- / À renaître portant mon rêve
en diadème, / Au ciel antérieur où fleurit la Beauté[5] ! » Mais, si le poète peut connaître l'exaltation qui le
fait messager d'une plus haute
parole c'est toujours dans l'espace du « retranchement » qui
l'absente de la réussite du poème. Car dès lors qu'il s'aperçoit, qu'il
s'affiche à la surface du miroir, il n'est plus de reconnaissance ni de bonheur
possible ; il se découvre comme absent à lui-même : « Et comme
un inconnu surgi d'en haut notre visage / Apparaît un instant et sans rien
dire nous sourit. / Oh répondez, ciel d'abîme innocent, bouche
sagace, / Ouvrez-vous sans mesure avant / Qu'un peu de vent trouble à
jamais l'espace dans l'eau mince[6] ». La figure du poète, vide et muette dans sa
fragilité disparaît, d'une part derrière l'apostrophe qui la rend au dehors
d'un paysage dont elle n'est qu'un avatar, et d'autre part, derrière la
comparaison attendue avec l'ange, menacé par un abîme dénué de signification,
et le souffle du ciel. On voit donc comment le poète s'échappe à lui-même
dès qu'il s'efforce de se saisir dans l'espace du poème : s'apercevoir
hors de soi lui est impossible car jamais il ne peut s'identifier à cette
illusion qui lui fait face : « Non, soudain c'est ma propre image qui
remonte et flotte / À la surface du papier, sous les fines réglures, /
Comme le jour où chancelant sur le bord du ponton / Parmi les frissons du
courant j'ai vu glisser en paix / Ma figure sans nom. -L'identité du
malheureux / N'est pas avec certitude établie - oh laissez-le / Dériver[7] ». Le poète au miroir est un poète en dérive
car l'espace ouvert par le reflet, loin de le rapprocher de lui-même, l'en
éloigne irréductiblement ; « De l'autre côté de ce fleuve où je ne
peux descendre / Un autre voyageur suit le même chemin. / J'ai perdu
tout espoir d'une barque pour le rejoindre / Et nos gestes des bras
par-dessus le gueule des chiens / S'espacent[8] ». Le miroir devient ainsi la figure d'une absence
insurmontable à « cette pure offrande, le Présent ». L'image dévoyée
ne permet jamais l'identification car elle est toujours en quelque sorte
décalée par rapport à un sujet poétique qui ne se cherche que dans le
mouvement, se définit toujours comme un être « en avant de
lui-même ». Ainsi, l'image en retour — en retard —, dit
seulement le moment enfui, un instant déjà passé, comme l'« âme soudain
lointaine où subsiste un reflet / De l'improbable enfance[9] ». Le « je » penché sur son image ne
la reconnaît jamais pour telle, elle n'est que fugitivement présente, et jamais
celui-ci n'y constate la réalité de sa présence. Le jeu de l'image devient jeu
attrait du vide, et de la mort qu'il évoque sans la dévoiler. Ce que dit le
poème, c'est donc bien que nous « n'aurons été là-bas que des doubles
d'images déjà / exténuées de copie en copie[10] », et que le miroir n'est finalement que ce
couvercle de tombeau que contemple le poète dans le premier texte de L'herbe
des talus, pierre tombale qui ne
consent à décliner la perte qu'en dehors d'un sujet poétique qu'elle rejette,
absente : « Doucement les nuages passent à l'envers dans cette
éclatante carrosserie / et comme de l'intérieur en astiquent le miroir. En
m'y penchant / pour voir la tête que fait ici ma tête, je note / que
ma mère prévoyante y a déjà fait graver son nom. / On pourrait
ajouter : complet. Avec la
mauvaise herbe, / j'irai Dieu sait où les rejoindre, un jour, par les
talus[11] ». Le sujet mélancolique, penché sur ce miroir
emblématique du manque ne s'y révèle pas uniquement comme l'absent ; il
s'y découvre aussi comme insituable, exilé de la perte elle-même, toujours en
chemin vers cette demeure impossible et inhabitable où se localiserait son
errance. Ce qui reste alors au poète, c'est à prendre en charge l'ombre qu'il a
élue, refusant à l'instant de saisir la proie. Or cette ombre qu'il lui faut
« prendre en charge avec délicatesse », ce ne peut être que lui-même
dans son étrangeté, dans l'espace
resserré d'un regard fondu dans l'immensité intime du monde : « Mais
heureuse après tout fut la lenteur de ces journées, / L'heure en suspens
comme une main sur l'épaule, compagne / Indifférente quand mes yeux
s'ouvraient plus grands que moi / Pour sauver l'espérance inutile de la
lumière. / Et quand au bas du ciel glissait la paupière violette, /
De ce regard à demi clos je voyais resurgir / Méconnaissable dans la vitre
obscure des boutiques / Une ombre à prendre en charge avec délicatesse,
comme / L'étranger qui s'arrêt et réclame du feu, sans un mot[12]. » [1]. p. 18. [2]. p. 47. [3]. Qui sont aussi ceux de la toile cirée de la table
de la cuisine, ceux du cahier de l'écolier… (Cf. p. 99). [4]. « Les Fenêtres », Le Spleen de Paris, Pléiade, p. 339. [5]. « Les Fenêtres », in Du Parnasse
Contemporain, Pléiade,
pp. 32-33. [6]. p. 58. [7]. p. 100. [8]. p. 173. [9]. p. 102. [10]. p. 139. [11]. L'herbe des talus, p. 13. [12]. p. 192. |