Un fragile équilibre


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Attardons-nous maintenant pour étudier l'habile jeu chorégraphique que Dürrenmatt instaure dans sa nouvelle, tout d'abord vis-à-vis du labyrinthe lui-même comme un espace juste équilibré, de même vis-à-vis des confrontations entre les personnages qui sont autant de rencontres chorégraphiées, puis par rapport à l'agencement du texte qui effectue comme une danse des mots, de véritables imprécations, et en enfin, par une sorte de facétie de traduction, nous soulignerons les liens qui peuvent unir le "je" du Minotaure et le "tu" de Thésée.
Etudions donc la nature du labyrinthe qui se trouve mise en scène dans la nouvelle et qui diffère en quelques points de l'édifice mythique. En effet, il apparaît comme un espace vierge de toute existence au moment où l'on y place le Minotaure pour qu'il y grandisse et vive à tout jamais : "à même le sol du labyrinthe construit par Dédale pour protéger les hommes de la créature et la créature des hommes". Il faut noter le caractère chiasmique de cette phrase, à la manière de l'esthétique du reflet que l'on retrouve déclinée à l'infini dans le texte, et qui montre bien dans quelle crainte s'établit le moindre contact à la créature : la fonction première de l'édifice est bien spatiale, pour empêcher les hommes de tuer le Minotaure et ce dernier de dévorer les hommes. Le Minotaure est "un dieu monstrueux dans l'univers de ses images." comme le précise clairement l'auteur. L'entrée dans le labyrinthe d'êtres humains est donc perçue d'emblée comme une intrusion, l'invasion de commun du mortel, dans l'espace extraordinaire d'un demi-dieu lui-même ambivalent. Le trouble qui en résulte est ressenti de différentes manières par le Minotaure. Tout d'abord, dans la joie de la curiosité : "Mais soudain, elle interrompit sa danse, s'immobilisa, s'accroupit, ouvrit de grands yeux, et ses images avec elle s'accroupirent et se firent attentives" puis dans la crainte et la colère : "Il se sentit menacé, et pour ne pas avoir peur, il opposa la fierté à sa crainte, la fierté d'être minotaure, et ce qui n'était pas minotaure était son ennemi." et aussi avec une confiance pathétique : "Il dansa la danse de la fraternité...". Le labyrinthe rappelle aussi au Minotaure, de manière presque psychanalytique, le ventre maternel : "gisant sur le sol roulé sur lui-même comme il l'avait été dans le ventre de Pasiphaé". Enfin, on peut affirmer que l'existence même du labyrinthe le rapproche d'un "déséquilibre-équilibré", comme un monde où seul la présence d'un Minotaure est tolérée : "Il essaya de fuir, mais où qu'il se tournât, il était constamment face à lui-même, était emmuré en lui-même, était partout lui-même, sans fin lui-même, reflété à l'infini par le labyrinthe. Il sentit qu'il n'y avait pas beaucoup de minotaures, mais un seul minotaure". La moindre opération humaine met en péril l'harmonie de cet espace et engendre des bouleversements.